Le corps comme guide

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Le corps comme guide

« Accordage(s) – Apprendre du corps », éditions L’Harmattan


Ce livre est le témoignage d’une rencontre entre deux femmes, rencontre dans laquelle le corps est le guide. Ecrit à quatre mains, il témoigne à deux voix d’un cheminement commun, d’un tissage d’expériences à partir d’une traversée partagée : un travail corporel accompagnant une grave maladie.

Rédigé comme un journal de bord, ou plutôt devrait-on dire deux journaux de bord, qui se font écho l’un l’autre et suivent la même chronologie, cet ouvrage se structure selon différents chapitres, comme autant d’étapes prédéfinies.

Fait remarquable : les deux auteures ne se sont pas montré leur écrit avant l’aboutissement du livre.

Rythme, résonance, continuum

Le rythme est donné par l’évolution de la maladie.

Du diagnostic foudroyant : cancer du côlon avec métastases hépatiques, en passant par l’opération, les palliers de la maladie, les espoirs, les rechutes, de la condamnation sans appel édictée par le corps médical aux bonnes surprises puis à nouveau des rechutes, et une stabilisation, ce rythme objectivé et mécanisé par la machine médicale prend corps avec ces deux paroles-témoins. La manière dont chacune vit ces étapes (le nom de chacune est donné successivement en dessous du titre des différents chapitres), donne une double résonance à ce rythme, lui donne chair et vie.

Et puis et surtout il y a le travail fait en commun, la pratique proposée par Christine Loisel-Buet à Aurélia Damarey-Dury : l’« accordage ». Travailler sur le terrain qui a rendu propice la maladie, et sur la manière de vivre les traitements du cancer. Par des massages, des respirations, des mouvements et des gestes « uniques » (nés de cette rencontre singulière), il s’agit de délier le corps, de laisser passer le souffle dans les zones corporelles comprimées par la douleur, de se mettre à l’écoute des sensations corporelles, de consentir au dépôt du corps dans un apparent « ne rien faire », et ainsi d’accompagner le continuum de la vie qui s’écoule indéfiniment au travers des épreuves.

Institution et chemin singulier

Le parcours des deux auteures est particulièrement intéressant : médecin, psychiatre et psychanalyste, tout en ayant un parcours de professeur de danse contemporaine pour l’une, psychologue clinicienne pour l’autre, toutes deux ont été reconnues professionnellement au sein des institutions dans lesquelles elles travaillaient, dédiées au soin et à l’accompagnement. Ici, c’est une toute autre approche qui est proposée—qui fait d’ailleurs l’objet d’une totale découverte pour l’une.

L’ « accordage » proposé par Christine Loisel-Buet, c’est tout d’abord un chemin du corps, élaboré à partir d’un savoir issu de son expérience singulière de la maladie. Mais cette expérience a elle-même permis d’activer tout un savoir de danseuse, traversé par la rencontre avec la méthode de l’Américain Joseph Pilates et de ses machines, transmise en France par Jérôme Andrews, les travaux de la kinésithérapeute Françoise Mézières, proposant une alternative au forçage musculaire et articulaire, et la danseuse Yvonne Bergé, pour laquelle l’accordage du corps était un préalable indispensable à la danse.

La danse de la vie

Comme l’éclaire la citation de Jérôme Andrews en épigraphe du livre : « Le corps a une loi, il change à chaque instant, alors il faut que vous changiez avec cette matière et que vous accordiez cet instrument à lui-même et à vous, plus qu’à votre volonté. »

Tout cela, au service de la présence à soi et à l’autre. Accorder son propre corps, et amener l’autre à s’accorder au sien, mais aussi s’accorder dans la relation, et tout ce qui s’y joue. Ecouter ce que cela suscite et réveille d’accompagner l’autre, d’être accompagnée.

Aussi ce livre ouvre-t-il une grande question : qu’est-ce qu’accompagner l’autre ? et en propose un exemple saillant par l’engagement de chacune à « plonger son corps dans la bataille » pour reprendre l’expression de Pasolini. Plonger entièrement dans cette aventure, sans filtre ni barrière, non pas aveuglément mais avec toute l’intelligence et le savoir-faire de chacune. Empoigner la maladie. Ecouter ce que dit le corps… qui est parfois complètement différent de ce qui en est dit de l’extérieur.

Repérer la porte étroite qu’il propose. Porte qui est également celle qui ouvre vers un chemin de création, pétri d’inconnu et de singularité, mais aussi source de vitalité et de création.

Devenir, redevenir sujet. Retrouver la danse profonde dont parle Jérôme Andrews : « La danse au plus profond de moi, ma danse profonde, ma nécessité personnelle, d’où vient-elle ? Et votre danse, celle qui est au plus profonde de vous, d’où vient-elle ? […] Il y a des gens qui n’ont jamais appris des pas de danse et qui se sont éveillés du moment qu’ils se sont mis à danser. La danse profonde, ce n’est pas un système, c’est quelque chose que vous connaissez avant même de naître… »

En annexe à ce livre, on trouve aussi des conseils précieux concernant l’alimentation pour un régime hypo-toxique, basés sur l’expérience personnelle éclairée d’une analyse approfondie.

ACCORDAGE(S) - Apprendre du corps, Aurélia Damarey-Dury, Christine ...

 

Quelques éléments de bibliographie :

-Jérôme Andrews, La danse profonde, de la carcasse à l’extase, CND Pantin, coll. Carnets, 2016

-Yvonne Bergé, Vivre son corps, pour une pédagogie du mouvement, Seuil, 1975

-Thérèse Bertherat, Le corps a ses raisons, Seuil, 1976

-Anna Halprin, Returning to health with movement and imagery, Paperback, 2002

 

Accordage(s) – Apprendre du corps

Par Aurélia Damarey-Dury et Christine Loisel-Buet

Editions L’Harmattan – Avril 2020

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